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Les
enfants d’abord!
« Deux jeunes gens ont été abattus à La Casbah… »
Que peut bien penser un gosse algérien, ayant entre les
pieds un ballon ingénieusement rafistolé et dans les yeux
une certaine lueur macabre d’infortune et d’insouciance
?
Alors qu’assis inconfortablement dans la petite voiture
entre copains délirants et trop enthousiastes à l’idée
de
cette coupe du monde, débattant avec fougue et acharnement
un match, qui d’après eux relève d’une importance
universelle et primordiale (sincèrement je n’ai jamais
été tenté par ce genre d’applications, mais le fait de
constater que mes amis pouvaient parler avec intéressement
en y mettant du chaud, du froid et de l’émotion, ceci m’amusa
et m’apaisa énormément) Je constatais, épouvanté, que
nous allions droit vers le corps frileux d’un gamin
poussiéreux et immobile, heureusement que les freins ont su
pour une fois ne pas lâcher. Mais non! L’histoire ne se
termine pas là ! Le gamin ne bougeait toujours pas, mon ami
au volant lui fit signe de s’écarter, rien à faire, le
ballon rapiécé toujours entre les pieds, il nous observait
avec ironie, ce genre de regard qui nous fait rappeler à
chaque fois notre immense engagement dans le ridicule.
Que pouvait-il bien penser à ce moment-là ? Nul ne peut le
dire, pas lui-même peut être, ne pourra nous révéler ces
réflexions profondes ou bien superficielles à cet instant.
Heureusement qu’il y eut un de ses camarades qui vint le
secouer et le poussa hors de notre chemin. Mais son regard n’avait
pas fléchi un instant, toujours le même, culpabilisant et
prétentieux.
Comment un enfant, de 10 ou 11 ans, pouvait ainsi affronter
la mort ? Quel processus idéologique et démagogique
pouvait s’insinuer dans l’esprit d’un gosse le
poussant à avoir cette froideur inflexible devant une
voiture qui risquait de le percuter à tout moment ? Etait-il
si désenchanté à l’idée de vivre ? Voulait-il mourir ?
Si oui, pourquoi ?
Une gamine du quartier s’est donnée la mort la semaine
passée. Pourquoi ?
Un enfant s’est jeté d’un immeuble, il y a de cela
quelques jours. Comment ?
Est-ce qu’on se rend compte de la gravité de la situation
?
Des enfants se tuent, des enfants ont en ras-le-bol.
Sont-ils conscients ? A priori non, théoriquement et
académiquement une personne qui quitte la vie avec son
propre consentement est une personne inconsciente.
Pourquoi ? Eh bien, parce que la vie est belle, et pas mal
de choses nous retiennent dans ce bas monde, la famille, les
amis, l’ambition, la passion et tant d’autres choses qu’on
ne saurait énumérer dans ce billet.
Que peut bien retenir un enfant ? La famille ? Souvent
divisée, intolérante, incompréhensive et hostile.
L’ambition ? Laquelle ? Si l’enfant constate que ses
aînés n’ont rien foutu, que ses aînés se disputent une
place
ombrée en face d’un lycée, que ses aînés sont souvent
victimes de marginalisme et de négligence, que ses aînés,
même diplômés se retrouvent derrière un comptoir à
charmer quelques rares clients pour l’achat d’un produit
falsifié et truqué. Quelle ambition aura cet enfant, quel
espoir pourra-t-il s’inculquer dans son âme fraîche et
vulnérable, devant ce chaos incommensurable qui l’entoure.
La passion ?
Mis à part quelques blagues entre copains, quelques jeux
électroniques disputés dans des sales lugubres et puantes,
quelques maladresses enfantines envers des fillettes du
quartier, quelques matchs de foot joués à la sauvette
entre deux voitures qui ne font que passer. Que peut bien
passionner un enfant ?
Est-ce que l’enfant qu’on vient de croiser aujourd’hui,
avait un quelconque lien avec des députés récemment
installés, et d’autre fraîchement limogés ? Est-ce qu’il
savait que quelques étudiants ont été cloué puis
libérer ?
Ignore-t-il que les coupures d’eau à partir d’aujourd’hui
se verront de plus en plus tenaces et de plus en plus
allongées ? Est-il en contact avec monsieur Madjer, qui par
téléphone, l’a déprimé par son histoire de démission
anticipée et programmée ? Connaît-il les misères que
subissent les milliers d’étudiants pour avoir recours à
l’amphi ou pour rejoindre un bus en cavale fugitivement
entamée ? Etait-il incarcéré dans l’une des prisons du
territoire, et avait admirer un bal de flammes calcinantes
et rugissantes ? Etait-il admis dans un quelconque
établissement sanitaire et public du pays, et avait
constaté, par ces yeux innocents, le désordre qui y règne
minutieusement ?
J’en doute que non. Peut être que oui.
De toute manière, des enfants se mêlent incongrûment dans
un combat qui n'est pas le leur. Et c'est désarment.
« …Par un plafond, qui leur est tombé sur la tête ! »
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