La
sieste, la mouche et la tammina.
- Bonjour monsieur.
- Bonjour jeune homme.
- Une vétérinaire japonaise s’est donnée la mort, il y a quelques jours
de cela…
- Ah ! Ca, ce n’est pas nous.
- On le sait, d’après nos sources erronées et sans foi, elle n’avait
jamais pris un café bien sucré avec un
opposant à un système dévastateur et répressif
- Mais pourquoi cette dame s’est ainsi éclipsée ? Il y a mille façons
de quitter ce monde, je connais une région
dans ce pays, où il est très facile de crever, je connais même quelques
barrages fixes, bon c’est vrai qu’on dit
qu’ils sont « faux », mais je vous jure que ces "faux barrage"
sont aussi vrais que la rumeur qui dit que l’eau
potable nous sera importée.
- Merci pour ces conseils funestes et implacables monsieur.. Vous devriez
écrire un bouquin là-dessus.
- Vous croyez ? Je n’y ai jamais pensé, je vais dire à ma secrétaire
de le faire, de toute façon c’est la seule qui
sache écrire dans tout l’immeuble, merci pour votre ingénieuse idée
- De rien, Monsieur..
- ..Mais vous ne m’avez pas dit, pourquoi la Nipponne s’est suicidée
?
- Une vache, une vache folle lui a échappé..
- Ah ! Oui, j’en ai entendu parler, c’est une histoire de faux diagnostique
apparemment. Vous me rappeler à l’ordre jeune homme, on se chargera
d’envoyer une lettre de condoléances à la famille de la défunte, qu’on
fera bien sûre passer au JT de 20h ; question de «transparence. »
- Mais monsieur, vous ne vous rendez pas compte ?
- A quel propos, bon sang ?
- Monsieur, mais vous, c’est tout un peuple qui vous a échappé.
- Ils sont tous partis, déjà ?
- Mais non, pas en ce sens.. Ils vous filent entre les doigts, ils sont
en colère.
- Vous me rassurer jeune homme, j’ai cru qu’ils étaient vraiment partis,
car si c’est le cas, qui ira aux urnes ?
- Je vous rassure ? Vous trouvez qu’un peuple qui est en colère c’est
rassurant?
- En colère ? Mais qu’est-ce que c’est que ces bouffonneries ? Et qui
vous dit qu’ils sont en colère ?
Car à moi, on ne me dit jamais rien, cependant je sais être indulgent,
je me dis que ce n’est pas entièrement
de leur faute, vu que je ne suis jamais là, vous savez, le boulot ça
prend tout votre temps !
- vous ignorez la raison de leur colère ? Mais vous devez nécessairement
le savoir.
- Non, on ne m’a rien dit ! Mais vous, dites-le-moi, donnez-moi des
exemples.
- Monsieur, est-ce que vous savez qu’au moment où la Japonaise s’appliquait
au rituel de l’Hara-kiris, des
dizaines de détenus l’imitait.
- Quoi, ils étaient au courant, ne me dites rien! Je sais pourquoi !
Ils ont l’Internet, ils sont connectés au
monde entier, et ils savent tout ce qui s’y trame.
- Mais non ! Ca n’a rien à voir, c’est une coïncidence, et en plus,
vous étiez sérieux en parlant de Web fi lehbess ?
- Absolument ! Je crois en un fort avenir pour nos prisonniers, et pour
cela ils doivent nécessairement
s’instruire, du moment que rien ne leur manque, pourquoi ne pas penser
plus haut, plus grand, l’Internet, le
réseau, le satellite, et c’est ça qui leur faut, et c’est ça qui les
encourage à accepter la claustrophobie.
- Mais monsieur, ils n’ont pas d’Internet, ils n’ont..
- Quoi ? … Je comprends maintenait pourquoi ils se sont révoltés.
- Ce n’est pas pour ça, qu’ils ont organisé des mutineries, et ils ne
sont pas les seuls à être en colère.
- Quoi ? Il y en a d’autres qui veulent être connectés ?
- Monsieur ce n’est pas un problème de connexion, il y a plus grave..
Tout le peuple est outré, indigné et
scandalisé..
- A ce point, mais vous êtes trop pessimiste !
- C’est la réalité monsieur ; les médecins praticiens sont en grève
; les universités sont bloquées ; les
travailleurs des secteurs publics comptent se mobiliser pour un arrêt
généralisé et global ; les barrages sont à
sec et les citadins n’ont plus de quoi prendre une douche ou de quoi
se raser, ils sont sortis dans les rues pour
crier leur soif et leur désespoir ; deux policiers se sont fait descendre
aux portes d’Alger ; des étudiants
blidéens, en pleine quiétude, se sont vus assaillir par des terroristes
au sein même de leur établissement ; en
Kabylie, on brûle les urnes, et ne me dites pas qu’ils sont pyromanes,
c’est pour vous dire que les législatives,
ils n’y croient pas..
- J’avoue que c’est compliqué ce que vous me racontez là, mais ne vous
en faites pas on va agir !
- Ah bon ? C’est vrai ? Et comment comptez-vous vous y prendre ? Sachant
que je ne vous ai pas tout dit, il en
reste, à peu près, une centaine, je ne vous ai énumérer que ceux d’actualité.
- On va contacter HHC, il tentera d’apaiser le peuple.
- Mais comment ?
- En diffusant des programmes plus réconfortants, plus joyeux, plus
folâtres et plus gais..
- Mais ce n’est pas une solution monsieur !
- Pourquoi ?
- Parce que… Et déjà personne ne regarde l’Unique, tout le monde est
parabolé.
- Là est le vrai problème, vous venez de m’éclaircir : La parabole !
- Mais monsieur, je crois qu’il y a plus grave, or, n’avez vous pas
dit que vous étiez pour le savoir et la culture ?
- C’est vrai je l’ai dit, et puis s’il y aura plus de paraboles, comment
je vais suivre les événements cannois,
j’ai promis à Gérard de le faire ? !
- Monsieur, je crois que je n’ai plus rien à vous dire, ni à espérer
d’ailleurs.
- Mais vous êtes d’un pessimisme, jeune homme !
- Monsieur, je vous raconte la réalité des choses, et vous..
- Moi, moi quoi ? Vous m’accusez là ?
- Excusez-moi monsieur si je vous ai importuné par mes questions loufoques..
- Ce n’est pas grave, je vous ai dit que je savais être indulgent, et
ne vous en faites pas pour le peuple, c’est
une question d’habitude, il finira par s’accoutumer à tout ça..
- Monsieur, je ne suis pas de votre avis, le peuple se soulève, faites
gaffe alors !
- Vous feriez un bon dramaturge jeune homme, faites une bonne sieste
et mangez un peu de « Tammina », ça vous fera beaucoup de bien.
- C’est ça la solution alors ? Nous endormir.
- Oui ! Appréciez mon génie.
- Ah oui ça pour l’apprécier, je ne vous raconte pas.
- Aller au revoir monsieur.
- Au revoir jeune homme.
Diable, quelle mouche a piquer ce peuple ?