Suicide libérateur *.



Et nous fûmes tous, directeurs, agriculteurs, ex pro fascistes, ancien fellagas, nouveaux repentis, vieux
routiers, maîtresses d’écoles converties dans la propagande antipédophilie, féministes endurcies, machistes
authentiques, prisonniers incarcérés et prochainement calcinés dans l’une des sublimes et réconfortantes prisons
du pays, journalistes kidnappés, kidnappeurs de journalistes, voleurs de sable doré des plages d’Ouest,
entrepreneurs entrepris, criminels vexés par la dextérité d’un complot comploté, amoureux bannis, rebelles damnés, conformistes respectés, pauvres révoltés, riches soumis, alcooliques anonymes, fumeurs passifs, et bien sûre étudiants désenchantés, sur un tapis vert, satiné et rectangulaire d’un point de vue strictement géométrique.
Nous fûmes tous bien arrangés, bien alignés, soudés l’un contre l’autre, la féministe incorrigible adossée au
machiste invétéré. Nous fûmes tous centrés pour donner une forme étrangement triangulaire à l’aide d’une équerre, que les joueurs ont pris soin de nous y mouler. Et puis sur cette table de billard mal éclairée, nous fûmes tous dispersés, clairsemés, éparpillés aux quatre coins de ce meuble divertissant et amusant. Derrière les numéros que nous portons, nous nous abritons, et derrière nos couleurs nous crions, nous supplions, et parmi nous, des boules panachées attendant le sort inébranlable d’être envoyées par un coup direct ou bondé, vers les 6 trous accueillants et profonds, d’où leur prière ne sera que fatalité, et d’où leur retour sera chose insensée. Il y aura aussi ces boules pleines, qui égarées un peu partout sous cette fumée hallucinante, expirée d’un cigare oublié, longent le bord mousseux de la table, espérant que les joueurs, détenteurs des cannes au bout étalé de craie, ratent leurs coups, et ne viennent à ne rien faire expédier aux trous maudits.
Tel est notre quotidien, tel est notre vie, tel est notre itinéraire, imprévisible, tel est notre trajet, hasardeux,
renvoyés d’un bout à l’autre, collés puis séparés, bousculés dans notre quiétude sans être avertis, poussés
jusqu’à l’immondice puis rattrapés, dépendants de règles bafouées de joueurs frauduleux, sous la pitié d’une canne corrompue et impitoyable, et comme des boules languissantes et inexpressives, nous moisissons entre ces quatre bords, prévoyant quel sera notre sort, et nous nous observons impuissants et paralysés.
Puis, on se rappelle, puis on se dit que la partie pourra être interrompue, si la boule vêtue de noir arrivait à
s’échouer dans l’une des excavations creusées, que si la boule portant le 8, venait à disparaître dans l’une des
fentes assombries, la partie sera finie, la partie sera terminée, et ce qui restera de nous sera sauvé.
Cependant, au milieu de cette frénésie distrayante et clandestine, nous trouvons le temps entre deux coups à
l’aveuglette, où nous serons par miracle épargnés, de prendre un bouquin et d’étudier, parce qu’une prof nous a
dit, un beau matin de printemps : « S’instruire pour vaincre », une devise réconfortante qu’elle a lue, je ne
sais où, mais qui nous a tous charmée.

* : Il faut comprendre que lorsque la boule noire échoue par erreur dans l’un des trous, avant de faire entrer le
reste des boules, ceci ramène la perte de celui qui a causé cette faute, et l’interruption de la partie. Dans le
langage courant, on appelle cet acte : Suicide.


H.Hocine



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