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Protesta.

Il était jeune à l'époque.
Il n'avait en mémoire que quelques images fugaces et capricieuses. Des fois nous sommes en possession d'images
tissées de ce que les autres nous racontent, et même sans jamais avoir été dans le feu de l'action, on se ment délicieusement en imaginant, vaguement, notre participation.
Ce n'était pas un mythomane, mais ce joli mensonge qu'il se plaisait à se le narrer, lui procurait une satisfaction fière et presque chevaleresque.
Il était jeune et il se sentit frustré ce jour là, surtout devant le regard inflexible d'un grand frère lui ordonnant de rester à la maison, alors que ce dernier muni d'une bande de copains et d'une chaleur inépuisable et fougueuse, exprimant un fou désir de tout renverser.
Il était là debout au balcon, en ce même balcon où il avait tout vu, étant jeune il s'appuyait sur cette même rampe récemment peinte en bleu, en fer forgé, savourant les senteurs que dégagent ces bombes lacrymogènes, savourant les senteurs de la rébellion.
Les jeunes courait en tout sens, il y avait du bruit ; des rires, des sirènes, des pleures et des cris : Les cris synchronisés d'une masse populaire ne savant plus parler.
Comment peut-on sortir dans la rue, s'organiser désordonnément et avoir un même but, une même pulsion ?
Des prénoms lui revinrent, Jamel, Rabie, Fayçal, Lotfi et tant d'autres voisins, ou amis de quelques amis, des jeunes
gens qu'il ne connaissait pas, mais qui connaissait l'histoire de leur mort : « Il était là debout, criant un slogan, quand un agent le. »
« On était ensemble, un mot définira l'état où ne fûmes embarqués : L'extase, lorsque soudain un homme s'approcha
de nous et. »
« Il avait reçu une bombe lacrymogène sur le visage, par terre il gisait en murmurant : Yemma.. »
« Je ne savais pas qu'il était mort, je croyais que c'était encore un de ces tour machiavélique, et puis il était trop jeune, mais vraiment jeune.. »
Il était toujours debout au balcon, le visage enfoui dans de vieux souvenirs. Treize ans se sont écoulés et rien n'a changé, ou plutôt tout a changé mais d'une façon pas plus que vicieuse que défectueuse. Ces contestataires ont eu gain de cause, mais sous forme d'un cadeau empoisonné ; le pluralisme n'a été qu'une farce de plus, où des partis préfabriqués ont submergé la naissance d'une démocratie au fond d'une légendaire dictature, encore plus arrogante et rigide qu'elle ne l'a jamais été.
Nous avons tous cru en ce 5 octobre, nous avons tous vu que la masse juvénile avait du poids, que ce pays pourra changer, cependant nous avons été leurré, et de cette journée de l'insurrection est né un nouveau pouvoir : Le pouvoir des hypocrites.
Treize. « Treize victimes au sud ouest d'Alger. » Quelle horrible coïncidence ! Comme si les fêtards hirsutes et bavant ont voulu narguer tout un peuple, la veille d'une commémoration qui n'est ni sur les agendas protocolaires, ni sur les registres scolaires, mais une journée qui incarne la complicité de toute une population, l'espièglerie narquoise qui lie tout un peuple sans
l'approbation d'un gouvernement défaillant, lâche, isolé et incompétent.
Son frère venait de franchir le seuil du balcon : « Mais qu'est-ce qu'ils ont avec cette Sonatrach ? Mais sont-ils devenus fous, même la folie a ses propres limites. Ils veulent nous vendre. »
Hraka. Ce mot lui donnait la chère de poule, il voulait le prononcer pour ainsi donner des idées à son frère. Mais comme s'il devina ses pensées : « Et ce n'est pas Sonatrach seulement qu'ils veulent vendre pour une poignée d'Euros, mais les terres aussi, comme ces coteaux de Tlemcen, repris après 40 ans d'indépendance : Un colonialisme nouveau. »
L'émeute prenait toute sa valeur, gagnait en ampleur et en puissance, il jouissait intérieurement d'appartenir à cette patrie, cette belle patrie où ses gens sont encore capables de révolution. Mais frustré aussi devant cette administration aveugle et sourde, boudant ses insurgés et allant plus loin en niant ses martyrs sur la langue d'une soi-disant ministre qui annonce nonchalamment la fin d'une guerre qui n'est pas finie.
Il voulait fuir. Où ? Vers la rue, joindre son peuple pour ne parler qu'un seul langage, celui de la protesta.
 

H.Hocine.  (lire la précédente chronique cliquer ici)



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